La formule du « cohabitat », une voie d’avenir au Québec?

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Cohabitat Québec, lors d’une soirée communautaire en juillet 2020 / Photo: Jean-Yves Fréchette

Jessica Chin et Damien Douté ont quitté Montréal en mai dernier afin de rallier Cohabitat Québec dans la capitale provinciale. Depuis longtemps, ils étaient séduits par ce mode d’habitat collectif et participatif, conçu et administré par un groupe citoyen autogéré. Unique au Québec, cette expérience a réussi dans d’autres pays, comme au Danemark, aux États-Unis et ailleurs au Canada.

Depuis 2013, plus de 100 résidents de Cohabitat Québec partagent 32 appartements et 10 maisons de ville de ce projet singulier en plein cœur du quartier Saint-Sacrement, proche de l’université Laval, dans la ville de Québec. La pandémie de COVID-19 a conduit ce couple, comme bien d’autres, à une profonde remise en question. Jessica et Damien, tous deux âgés de 36 ans, poursuivent une quête de rapprochement social, dans la perspective d’une expérience qui puisse satisfaire leurs besoins.

« Une des règles du cohabitat est que les cuisines soient tournées vers la cour intérieure pour pouvoir surveiller les enfants dehors », indique Éveline Gueppe, l’ex-présidente de Cohabitat Québec, en montrant la cour fleurie et lumineuse du lieu.

De là, le visiteur jouit d’une vue d’ensemble sur les différents logements tout neufs que compte ce complexe, dessiné par les membres et le cabinet Tergos Architecture.

Sur le terrain d’un hectare se trouvent dix maisons de ville. L’unité principale a été construite sur la structure d’un bâtiment public ancien auquel a été ajoutée une bâtisse de trois étages qui, dans son implantation, ferme la cour de l’habitat. Tous les bâtiments sont revêtus de bois et maximisent la pénétration des rayons du soleil afin de réduire la consommation d’énergie.

En marge des appartements se trouvent les aires communes qui sont au cœur du projet: une grande cuisine et une salle, capable d’accueillir tous les résidents lors des repas communautaires hebdomadaires du vendredi, une buanderie, deux chambres d’amis, un atelier de bricolage, un garage pour ranger les vélos, deux salles de jeux et une salle d’entraînement.

La volonté de construire des bâtiments les plus écologiques possibles s’est heurtée à des contraintes financières. Les familles ont dû en partie autofinancer tout en demeurant très unies autour de cette laborieuse entreprise.

« On reçoit beaucoup et on donne beaucoup, on ne compte pas le temps » admet Éveline Gueppe.

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Éveline Gueppe, présidente de Cohabitat Québec jusqu’en 2019 et une des membres fondatrices / Photo: Jean-Yves Fréchette

Une philosophie de la contreculture

Au Québec, la vie en communauté connaît un succès notable dans les années 1970. En 1973, on compte environ 900 communes dans la province, selon des formules qui varient. Cela va des simples colocations, alors nouvelles, aux squats, en passant par des coopératives organisées, à la campagne ou en ville, avec des fins différentes: spirituelles, économiques, politiques, artistiques, écologiques.

Dans leur ouvrage Pratiques et discours de la contreculture au Québec, paru en 2015, les sociologues Jean-Philippe Warren et Andrée Fortin expliquent que « le terme contreculture signifie à la fois être contre la culture et être habité par une volonté de bâtir une culture alternative, c’est-à-dire une autre façon de vivre, de voir le monde et de se lier aux êtres ». C’est cette manière de concevoir autrement la vie en société qui correspond à l’état d’esprit fondateur des cohabitats.

La différence majeure entre les communes d’autrefois et le cohabitat d’aujourd’hui, du moins selon la doctorante de Concordia Cheryl Gladu, spécialiste de ces questions, tient au fait que le groupe n’est pas uni autour de croyances communes mais autour de valeurs communes. Les croyances étant fondées sur des hypothèses du passé alors que les valeurs sont construites sur les expériences actuelles en tant qu’être humain.

Les valeurs communes de Cohabitat Québec, élaborées à l’origine par les membres fondateurs du projet, sont affichées à l’entrée de la salle commune afin de rappeler à chacun ce qui les unit dans cette communauté: convivialité, entraide, respect de la personne, authenticité, respect de l’environnement, diversité, mode de vie sain, simplicité, ouverture sur le monde.

« Cohabitat Québec tient sa réussite grâce à l’histoire du projet et à ses valeurs communes » estime justement Damien Douté.

Un fondement partagé avec les communes urbaines au Québec, notamment dans les communes du Plateau Mont-Royal des années 1970, correspond à la volonté de recréer un petit village dans une métropole. En revanche, ce qui caractérise les communes urbaines de l’époque est le roulement permanent des habitants à cause des tensions autour du mode de fonctionnement et notamment à une entente fragile sur le partage des tâches, le contraire de ce qui fait la force de Cohabitat Québec, selon ses membres.

« Un retour à la terre ou un héritage des communes » : Rémi Mongeau, informaticien et membre depuis 2012, en doute. Il voit davantage une volonté de vivre-ensemble dans une communauté avec un équilibre entre la vie publique et privée.

« Une règle tacite veut d’ailleurs que les résidents s’installent sur leur balcon côté cour quand ils veulent socialiser et sur leur balcon opposé quand ils souhaitent s’isoler » ajoute-t-il.

Les étapes vers le cohabitat

Le cohabitat apparaît comme la solution pour lutter contre le spectre de l’effondrement social auquel souscrit fortement Jessica Chin. La pandémie de la COVID-19 les a confortés un peu plus dans leur choix.

« La priorité, c’est trouver des gens sur qui on peut compter » indique-t-elle.

Elle et son mari Damien ont décidé d’appliquer ce précepte décrit par Pablo Servigne, un auteur appartenant au courant de pensée de l’effondrement, la collapsologie. Autrement dit, selon Servigne, il faut savoir s’entourer, en société, d’une communauté intentionnelle capable de remplacer, en quelque sorte, sa famille, afin d’être en mesure de se protéger au mieux en temps de crises.

Pour Jessica Chin, le cheminement vers ce mode d’habitat collectif et participatif s’est réalisé par étapes. La jeune femme de 36 ans, originaire de l’île de la Réunion, poursuit d’abord, au Québec, une carrière en design d’intérieur. Mais il lui semble que son travail manque de rapports humains authentiques.

À Montréal, après la naissance de leur fille Sarah, Jessica et Damien découvrent la communication non violente. Cette méthode, élaborée par Marshall B. Rosenberg, docteur en psychologie, a été développée afin de rétablir l’harmonie dans des écoles et des institutions publiques aux États-Unis dans les années 1960. L’expression « non violente » réfère au mouvement de Gandhi. Elle vise le « mieux-être avec les autres et avec soi-même ». Pour la jeune mère, c’est une révélation. Et c’est une des bases de Cohabitat Québec apportée par Michel Desgagnés, l’initiateur et, jusqu’en 2013, président du projet.

L’autre méthode de base, pour le fonctionnement de nombreux habitats collectifs, est la sociocratie. Ce mode de gouvernance autogérée met en avant la séparation des responsabilités.

« La beauté de la sociocratie, c’est l’aide précieuse à gérer la complexification puisque tu n’es pas obligé de demander l’avis de tout le monde sur tout » s’accordent Jessica et Damien.

Ce dernier, ingénieur informatique, veut ainsi proposer une application digitale, qu’il a lui-même développée, afin de rendre visible à tous les décisions et le rôle de chaque membre de Cohabitat Québec. Il devra également participer régulièrement aux « corvées » auxquelles chaque membre doit prendre part, telles que la vaisselle et le ménage de la maison commune après les repas hebdomadaires du vendredi.

Jessica s’occupera de l’accueil des nouveaux, un aspect important pour les arrivants récents comme eux. Aussi, ils déménagent au bon moment puisque 15 jours après leur arrivée, Cohabitat Québec fête l’anniversaire de ses 7 ans.

La vision d’un homme

Cohabitat Québec, c’est d’abord l’histoire d’un homme, Michel Desgagnés, administrateur de projets informatiques. Il parcourt les États-Unis et le Canada, en 2003, pendant 6 mois, en Westfalia, à la rencontre d’une quarantaine d’écocommunautés. Il réussit alors à rallier d’autres familles à sa vision, où « l’entraide entre voisins est au cœur du quotidien ». Paul-Henri April, l’un des fondateurs, et ancien enseignant en sciences, se souvient:

« Nous avons visité des cohabitats aux États-Unis, ils ne faisaient pas de repas aussi conviviaux que nous ».

S’en suivent des années de rencontres et l’établissement des documents fondateurs pour préciser la vision collective du groupe. Mais des désaccords sur l’emplacement du terrain — en ville ou en banlieue? — ont raison de la motivation de nombreuses familles:

« Après 5 ans, nous avons été obligés de dissoudre parce que ça n’allait nulle part », explique Paul-Henri April.

Michel Desgagnés choisit donc de renforcer son enseignement sur le fonctionnement des collectifs citoyens et relance l’aventure avec les familles restantes, toujours en quête d’un terrain. Grâce à l’aide d’un promoteur sensible à la vision du collectif, ils trouvent finalement un lieu dans le quartier Saint-Sacrement. Ils font une offre de 750,000$ pour le terrain en juillet 2010 qu’ils remportent loin devant les autres soumissionnaires.

Le 24 août 2013, tous les membres du cohabitat inaugurent en grand les 42 unités de logement et ses parties communes finalisés. Ils auront tous une pensée pour le président de Cohabitat Québec qui est décédé subitement d’une méningite, six mois avant la fin de la construction du projet qu’il aura porté pendant près de dix ans.

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Construction de l’aile fermant la cour de Cohabitat Québec en Avril 2013 / Photo: Jean-Yves Fréchette

À la recherche du voisinage perdu

Cheryl Gladu, doctorante de l’université Concordia, étudie depuis des années ce mode d’habitat. Elle y voit une réponse au besoin de rapprochement social des citadins du Québec.

« On a besoin d’une ville plus juste et démocratique », dit-elle.

Cohabitat Québec est le seul de cette envergure au Canada alors que de nombreux ont fleuri à travers le pays, particulièrement en Colombie-Britannique, fondés généralement par des babyboumeurs qui voulaient recréer un village eux-mêmes.

La chercheuse souligne que le Québec est doté d’un fort réseau de coopératives d’habitation. De surcroît, la coopérative d’habitation y est parfaitement règlementée tandis que le cohabitat n’existe pas encore légalement.

C’est à leurs dépens que les membres de Cohabitat Québec font les frais de ce vide juridique puisque la Régie du bâtiment du Québec (RBQ) conteste leur projet devant la Cour supérieure en 2016. Celle-ci estime que le groupe devait avoir le statut d’entrepreneur en construction. Finalement, il l’emporte contre la RBQ et crée ainsi une jurisprudence pour de potentielles futures ambitions.

Aussi, un nouveau modèle de coopérative de propriétaires est apparu en 2016. Des condominiums dans le presbytère du quartier St-Roch de Québec et le Petit Quartier de minimaisons à Sherbrooke s’en sont déjà prévalus. Lors de la revente à la coopérative, les membres effectuent un profit si la valeur s’est appréciée. La coopérative doit ensuite revendre à un prix moins élevé que celui du marché afin d’encourager l’accessibilité. Cette option pourrait répondre en partie à l’autre frein du développement des cohabitats, dans la province et notamment à Montréal, qui demeure le prix des terrains.

« Travailler ensemble, c’est ce qui est intéressant pour faciliter le partage », indique Cheryl Gladu.

Elle pense que d’autres modèles de participation entre citadins tels que les ruelles vertes révèlent également un intérêt. L’important consiste à recréer du voisinage engagé, sans nécessairement construire de nouveaux bâtiments, croit encore l’universitaire.

« Une communauté de voisins dans un village urbain » décrit bien Cohabitat Québec selon Jean-Yves Fréchette.

Ce professeur retraité de communication et de poésie du Cégep Garneau raconte avec passion le projet, installé dans l’appartement de son fils situé juste à côté du sien. Ils se sont établis ici, avec sa femme et son fils Étienne, doté d’un léger handicap, en 2013, pour profiter du soutien de leur voisinage. Il joue maintenant le rôle de guide pour les visiteurs et de conteur lors des nombreuses soirées organisées par et pour la communauté.

Formation et éducation

Le niveau d’éducation des membres des cohabitats en Amérique du Nord est élevé, il correspond en moyenne à la maîtrise. Celui du quartier Saint-Sacrement ne déroge pas à la règle puisque le groupe comprend au moins une quinzaine de professeurs à la retraite et plusieurs encore à l’emploi. Les autres membres sont des ingénieurs, travailleurs autonomes, informaticiens et professionnels de la santé.

En outre, il faut avoir les moyens de s’offrir un des logements qui vaut entre 250,000$ pour les condominiums d’une chambre et jusqu’à 450,000$ pour les maisons sur 3 niveaux. L’accessibilité est donc limitée à une population plutôt aisée et exclut ceux qui ne peuvent acheter des logements légèrement plus chers que le marché.

Le collectif compte aussi quelques militants, comme Éveline Gueppe, ex-présidente de Cohabitat Québec et conseillère pour les coopératives d’habitation:

« C’est l’écologie qui m’a amené vers une communauté intentionnelle » souligne-t-elle.

Elle est maintenant active au sein du mouvement écologiste international, Extinction Rebellion. Ce dernier revendique l’usage de la désobéissance civile non violente afin de faire réagir les gouvernements face aux risques d’effondrement climatiques et sociaux. Ce côté plus radical ravit Damien, le plus engagé du couple:

« Jamais de la vie, je serai allé à une manifestation antiraciste avec mes voisins à Montréal », avoue le jeune père.

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Tous les membres de Cohabitat Québec lors de 5ème anniversaire en juin 2018 / Photo: Jean-Yves Fréchette

D’autres projets?

« On dit qu’un mouvement se crée quand un deuxième s’installe, c’est pour ça qu’on a choisi de s’appeler Cohabitat Neuville, pour créer un mouvement », explique Hélène Filteau.

Elle parle également de l’avènement d’une prise de conscience et d’un retour du balancier depuis la pandémie. La nécessité de partage et de faire ensemble devenant criante pour une partie de la population. Elle pense d’ailleurs que Cohabitat Québec a ouvert des portes et que probablement d’autres projets vont se former dans le futur.

« Les gens aspirent au retour des valeurs familiales », ajoute Hélène Filteau, ancienne travailleuse sociale et membre fondatrice de Cohabitat Neuville.

Le cœur d’un cohabitat est d’ailleurs « l’intergénérationnalité ». Il faut un ratio égal d’enfants, adultes et aînés comme c’est le cas dans celui de Québec. L’entraide entre les générations, c’est ce que les membres de cet habitat collectif veulent développer et transmettre.

« J’ai vu mes parents être malheureux dans les résidences pour personnes âgées, notre but est de garder le plus longtemps possible nos aînés », explique-t-elle.

Le projet de Neuville démarre grâce à l’acquisition, l’an dernier, d’Hélène et son conjoint d’une maison centenaire en bord du fleuve Saint-Laurent avec 20 hectares de terrain. Pour le moment, ils ont réuni trois ménages dans l’ancienne maison et sept sont en processus pour les rejoindre. Leur objectif s’est matérialisé par la volonté d’accéder à la terre là où les vastes domaines agricoles accaparent la grande majorité. Avec la présence d’une érablière, de grands jardins cultivables, ils tendent vers l’autonomie alimentaire.

« On a défoncé des barrières au Québec », corrobore Éveline Gueppe et affirme également que la crise pourrait accélérer la poussée d’autres aspirations.

Paul-Henri April nuance et affirme que leur projet n’est pas clonable. L’enjeu majeur réside dans le temps long pour réussir, particulièrement dans les premières étapes exploratoires:

« 9 cohabitats sur 10 ne réussissent pas. Plus ça prend de temps, plus ça a de chance de réussir », affirme par ailleurs Paul-Henri.

La question que se pose de nombreux cohabitants est l’avenir des enfants du cohabitat. La place des jeunes enfants paraît confortable dans cet espace communautaire mais tous confirment que pour les adolescents, en recherche d’identité et d’espace privé pour se construire, le cohabitat désavoue leurs aspirations.

« On se demande ce que vont devenir les jeunes dans 10 ans qui ont grandi dans le cohabitat » s’interroge Rémi Mongeau.

Quoiqu’il en soit, cela reste une expérience pour ces jeunes qui se traduira peut-être par d’autres initiatives collectives dans l’avenir, croit-il.

L’engouement du reste de la jeunesse pour le retour du cohabitat peut aussi interroger. L’urgence climatique et l’isolement social sont autant de raisons qui pourraient l’inspirer à redécouvrir ce mode d’habitat participatif. Des étudiants du cours La décroissance soutenable donné par le professeur Yves-Marie Abraham à HEC Montréal écrivait d’ailleurs en 2016 dans la revue L’échappée belle:

« Concevoir soi-même son logement, y combiner des espaces collectifs et des espaces privés et l’administrer en commun a été sans doute, dans l’histoire de l’humanité, la règle plutôt que l’exception ».

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Journaliste

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